Gélules de magnésium, poudres de protéines, ampoules de collagène, extraits de plantes en flacon compte-gouttes : le rayon des compléments alimentaires a débordé des pharmacies pour envahir les salles de sport, les grandes surfaces et surtout les boutiques en ligne. Selon Synadiet, le syndicat professionnel du secteur, le marché français pèse désormais plus de deux milliards d’euros par an. Et comme dans tout marché qui grossit vite, le meilleur y côtoie le très douteux.
La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’être pharmacien pour faire le tri. L’essentiel de l’information se trouve sur l’emballage, à condition de savoir quelles lignes lire en premier. Voici les repères qui permettent, en deux minutes devant un rayon ou une fiche produit, de distinguer un fabricant sérieux d’un vendeur de promesses.
« Nutraceutique » : un mot de marketing, pas un statut juridique
Le terme a été forgé en 1989 par le médecin américain Stephen DeFelice, par contraction de « nutrition » et « pharmaceutique ». Il est devenu un argument de vente, mais il n’a aucune existence dans le droit européen ou français.
La seule catégorie qui existe légalement est celle du complément alimentaire, définie par la directive européenne 2002/46/CE, transposée en France par le décret n° 2006-352 du 20 mars 2006 : une denrée alimentaire destinée à compléter le régime normal, constituant une source concentrée de nutriments ou d’autres substances à effet nutritionnel ou physiologique, commercialisée sous forme de doses.
La conséquence est importante : un complément n’est pas un médicament. Il ne fait l’objet d’aucune autorisation de mise sur le marché, ni d’essais cliniques obligatoires. Sa commercialisation en France passe par une simple déclaration auprès de la DGCCRF, via la téléprocédure TeleIcare. Autrement dit, personne n’a validé son efficacité avant que vous ne l’achetiez : la qualité repose largement sur le sérieux du fabricant.
Les quatre mentions obligatoires que l’on oublie de lire
La réglementation impose un étiquetage précis. Un produit qui n’affiche pas ces quatre informations peut être reposé sans hésiter :
- le nom exact des nutriments ou substances, et pas seulement une famille. « Magnésium » ne veut pas dire grand-chose ; « bisglycinate de magnésium » ou « oxyde de magnésium » désignent deux produits dont l’assimilation n’a rien à voir ;
- la portion journalière recommandée, en nombre de gélules, de cuillères ou de gouttes ;
- la quantité de chaque substance par portion, exprimée en milligrammes ou en microgrammes, avec le pourcentage des valeurs nutritionnelles de référence (VNR) lorsqu’elles existent ;
- l’avertissement de ne pas dépasser la dose journalière indiquée, la mention que le produit ne se substitue pas à une alimentation variée, et la consigne de le tenir hors de portée des jeunes enfants.
Le réflexe le plus rentable consiste ensuite à calculer le prix au gramme de substance active, et non au flacon. Deux pots affichés au même prix peuvent contenir des dosages du simple au triple, et le format le moins cher en rayon est rarement le moins cher à l’usage.
Les allégations santé obéissent à une liste fermée
C’est le point que la plupart des acheteurs ignorent : un fabricant n’écrit pas ce qu’il veut. Le règlement (CE) n° 1924/2006, complété par le règlement (UE) n° 432/2012, a fixé une liste limitative d’allégations de santé autorisées, chacune ayant été évaluée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).
Ces formulations sont volontairement sobres : « la vitamine D contribue au fonctionnement normal du système immunitaire », « le magnésium contribue à réduire la fatigue », « les protéines contribuent au maintien de la masse musculaire ». Tout ce qui sort de ce registre — soigner, guérir, brûler les graisses, détoxifier l’organisme — est purement et simplement interdit. Une page de vente qui multiplie ces promesses vous renseigne moins sur le produit que sur le vendeur.
Nutrition sportive : le vrai enjeu s’appelle traçabilité
Protéines en poudre, créatine, acides aminés, gainers : sur ce segment, la question n’est pas seulement celle de l’efficacité, c’est celle de la pureté. Les contaminations croisées en usine — des traces de substances interdites provenant d’autres productions réalisées sur les mêmes lignes — sont un risque documenté. L’Agence française de lutte contre le dopage rappelle d’ailleurs régulièrement le principe de responsabilité personnelle : un sportif contrôlé positif répond de ce qu’il a ingéré, y compris lorsque la substance provenait d’un complément acheté en toute bonne foi.
Deux repères concrets existent. En France, la norme AFNOR NF V94-001 encadre la prévention du risque de dopage dans les produits de nutrition sportive ; à l’international, plusieurs programmes de contrôle analysent les lots un par un et publient les numéros de lot testés. Un fabricant qui prend le sujet au sérieux l’affiche noir sur blanc ; les autres restent vagues.
Reste à se faire une idée de la maison chez qui l’on commande. Les plateformes d’avis publient des fiches d’acteurs du secteur qui donnent un aperçu utile du positionnement, de la gamme et de la réputation d’une marque : c’est le cas par exemple de la fiche consacrée à Tsunami Nutrition, spécialiste des compléments alimentaires et des produits dits nutraceutiques, à lire en complément des mentions figurant sur l’étiquette. Croiser ce type de source avec les informations réglementaires évite de s’en remettre au seul argumentaire commercial du site marchand.
Un réflexe méconnu : la nutrivigilance
Depuis 2009, l’ANSES anime un dispositif de nutrivigilance qui recueille les signalements d’effets indésirables liés aux compléments alimentaires. Consommateurs comme professionnels de santé peuvent y déclarer un incident, et ces remontées ont déjà conduit l’agence à publier des avis sur des ingrédients très diffusés, notamment la levure de riz rouge et la mélatonine.
Dernier point, trop souvent négligé : « naturel » ne veut pas dire « sans interaction ». Le millepertuis, vendu comme régulateur de l’humeur, diminue l’efficacité de nombreux médicaments, parmi lesquels les contraceptifs oraux et certains anticoagulants. En cas de traitement en cours, de grossesse ou de pathologie chronique, la question posée au médecin ou au pharmacien coûte moins cher qu’une cure inutile — et parfois beaucoup moins cher qu’une complication.
Un complément alimentaire reste ce que son nom indique : un appoint. Bien choisi et bien dosé, il comble un manque réel. Mal choisi, il n’allège que le portefeuille. Entre les deux, il n’y a qu’une étiquette à lire attentivement et quelques minutes de vérification.